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La France, l’Europe, les Roms et Le Monde

In Uncategorized on septembre 13, 2010 at 00:01

Vendredi 10 septembre, dans son édition datée du 11, Le Monde donnait son opinion sur la campagne estivale de Nicolas Sarkozy contre les Roms, dans un éditorial, en première page, sous le titre « La France, l’Europe et les Roms ».

Sur le ton ordinaire de ce genre d’exercice, l’éditorialiste commence par reconnaître que dans cette affaire, « la France a bien des torts ». D’abord, « la musique entendue cet été aux plus hauts niveaux de l’État » « a laissé penser » qu’on « assimilait immigration et criminalité », et « donné l’impression que l’on faisait peser sur l’ensemble d’une communauté Rom ou gens du voyage, la responsabilité des méfaits commis par quelques uns ».

On comprend l’esprit de mesure de l’éditorialiste, mais lorsque Brice Hortefeux affirmait, à Sevran, l’équivalence entre immigration et délinquance, on ne peut pas dire qu’il « a laissé penser » qu’on puisse faire un tel rapprochement : il l’a fait. De même, le Président comme ses ministres n’ont pas « donné l’impression » de mettre en cause « l’ensemble de la communauté Rom et gens du voyage » : ils l’ont formulé explicitement, y compris par voie de circulaire aux Préfets, ainsi qu’on l’apprenait le jour même de la parution de cet éditorial. Et, comme on sait, ils n’ont pas seulement tenu des propos racistes : les actes ont suivi, et depuis les démantèlements de camps et les expulsions « volontaires » se succèdent à un rythme soutenu à ce jour. Ce n’est pas une « impression », n’en déplaise à notre éditorialiste.

Il convient néanmoins avec nous que ceci est « condamnable, inacceptable ». Mais il n’est pas sûr que de tels mots veuillent dire quoi que ce soit sous la plume de l’éditorialiste du Monde.

Il s’interroge ensuite sur « la légalité au regard du droit européen des expulsions ». Il aurait pu s’interroger de même sur la « légalité » de l’ensemble de cette politique, à commencer par les déclarations qu’il évoque – des propos racistes tombent normalement sous le coup de la loi. Que l’immunité couvre les actes présidentiels ne retire rien au scandale de cette délinquance là. L’incitation à la haine raciale à laquelle tout ce programme correspond est d’une gravité particulière, bien sûr, lorsqu’elle émane de l’État – ne serait-ce que parce qu’elle est d’autant plus efficace que ses auteurs sont supposés représenter la loi.

Quant aux expulsions camouflées en « retours volontaires », il est à craindre qu’elles ne soient pas si « illégales » que ça, par contre – sauf dans la mesure où ce sont des faux départs « volontaires », les pressions exercées alors pouvant, elles, être considérées comme non seulement scandaleuses mais également délictuelles. Mais l’éditorialiste devrait savoir que ces expulsions sont monnaie courante en France depuis plusieurs années, et qu’elle contribuent d’ailleurs largement à la « politique du chiffre » claironnée par les ministres de l’immigration successifs : les Roumains et Bulgares ainsi « expulsés » sont 10 000 sur les fameux 25 000 réclamés par le Président.

L’éditorialiste relève que « de cela, l’image de la France dans le monde est ressortie abimée ». C’est vrai, mais ce n’est malheureusement pas seulement une question d’« image ». C’est à un degré symbolique extrêmement signifiant que la catastrophe s’est produite : c’est la France « berceau des droits de l’homme » qui est mise en cause. Parce que ces droits de l’homme se sont imposés universellement, explicitement depuis la fondation de l’ONU. On est en droit d’attendre d’un pays où ceux-ci sont institués depuis plus deux siècles qu’il sache de quoi il en retourne. Et ce n’est pas seulement les droits de l’homme, mais l’ensemble de son droit que la France a exporté dans la planète entière. D’une certaine façon, on pourrait dire que c’est le pays du Droit. C’est pour ça que les prises de positions racistes du gouvernement français ont inquiété bien au-delà des frontières : il s’agit de rien de moins que d’une entreprise de légitimation universelle du racisme. Dont on peut craindre des retombées effroyables dans n’importe quel coin du globe.

« La manière dont le dossier a été mené, voire exploité à des fins électorales pèse sur la rentrée européenne » du président, d’après Le Monde. Peut-être. Rappelons qu’il ne s’agissait pas tant d’exploitation « électorale » – il n’y a pas d’élections à l’horizon de cette rentrée – que d’une manœuvre manifestement destinée à détourner l’attention du public de l’énorme scandale de corruption dont il est avéré que le parti du président, le président lui-même, et le trésorier de son parti, ministre du Budget devenu ministre du Travail, ont été bénéficiaires. Pire encore : cette corruption politique provenait de l’entreprise de produits cosmétiques l’Oréal, connue pour avoir financé des réseaux d’extrême-droite depuis les années 30. Mais Le Monde ne s’est pas vraiment avisé de cette dimension du dossier… Il faut dire que l’Oréal est son plus important annonceur publicitaire.

Éric Besson dénonce le « diktat » du Parlement européen condamnant dans une résolution majoritaire la politique française à l’égard des Roms. Le Monde déplore qu’une telle attitude nuise à la « réputation » de la France. Surtout, il pourrait relever que cela nuit gravement à la réputation des institutions européennes, dont la France fait valoir à cette occasion qu’on élit un Parlement décoratif. Ce n’est pas seulement l’Europe qui est ainsi ridiculisée, mais la notion même d’une représentation parlementaire, dont on pourrait souligner que l’Union européenne institue la dévalorisation – nuisant gravement à l’essence même de la démocratie représentative –, ce que le gouvernement français ne se gêne pas de mettre en relief. Au-delà, c’est l’idée même du Droit qui est ici malmenée : si les Parlements, qui font la loi, ne servent à rien, c’est la Loi elle-même qui est en cause. On comprend qu’un régime qui aspire à fonder son ordre sur le principe autoritaire – et populiste – ne soit pas du tout gêné de telles conséquences – au fond, de la démocratie représentative comme d’un véritable État de Droit, il n’a que faire.

La plume de l’éditorialiste a sûrement fourché lorsqu’au paragraphe suivant il n’hésite pas à créditer le Président de la République de « quelques solides et bonnes idées ». Pour un peu on entendrait la presse servile d’autres temps et d’autres lieux encensant « le Danube de la pensée » ou quelqu’autre dictateur des Carpathes… Le journal ne se donne même pas la peine de nous dire quelles seraient ces « idées » admirables du gangster qui trône à l’Élysée.

« L’acte d’accusation prend fin ici » – on l’avait compris. « Car la France n’a pas tous les torts, loin de là »… « Loin de là » ? Certes personne ne détient le monopole de toutes les fautes. Mais l’éditorialiste n’aurait pas le sentiment d’y aller un peu fort en ajoutant « loin de là » ? La France aurait-elle manifesté quelque vertu dans cette affaire ? Il n’ose pousser jusque-là, mais notre éditorialiste a des arguments : d’autres pays agissent de même, l’Allemagne, la Suède et l’Italie, « par exemple ». En quoi cela enlèverait-il le moindre « tort » à la France ? Tant qu’à évoquer les précédents, Le Monde aurait été aussi bien inspiré de souligner le fait qu’en Italie, en effet, le gouvernement de Silvio Berlusconi a engagé depuis quelques années une campagne raciste à l’égard des Roms dont le gouvernement français s’inspire directement. Ce n’est pas vraiment une référence.

L’éditorialiste du Monde se hasarde, pour conclure, à justifier ces politiques : il s’agirait d’un « problème qu’il ne sert à rien d’ignorer et qui ne va pas disparaître », ainsi que le secrétaire d’État aux affaires européennes, l’inénarrable Pierre Lellouche,  l’aurait expliqué au Monde. Et alors ? Qu’entend-on par là ? Que de tels « problèmes » justifieraient à quelque degré que ce soit la ségrégation d’une population entière ? Et de quel type de « problème » s’agit-il donc ?

C’est que l’Union européenne aurait hérité, depuis 2007, de la « situation » faite aux Roms en Roumanie et en Bulgarie. « Situation exécrable », insiste Le Monde : « les Roms y sont traités en parias, citoyens de seconde zone, victimes du racisme »… Et en France ? N’est-ce pas précisément de ceci qu’il s’agit ? Le Monde est mal informé. Ce n’est ni en Bulgarie, ni en Roumanie qu’il existe des « citoyens de seconde zone » : c’est en France qu’un tel scandale a été institué, avec le « carnet de circulation » imposé depuis 1912 aux « gens du voyage ». Quant au racisme, à l’heure où celui-ci est proclamé au plus haut niveau de l’État, la France est certes mal placé pour le dénoncer chez d’autres.

Le Monde remarque les effets de l’ouverture des frontières européennes : « on a vu réapparaître des bidonvilles ici et là, aux portes des grandes villes d’Italie et de France ». Certes, mais le journal du soir pourrait s’aviser de ce que de tels phénomènes apparaissent précisément dans ces deux pays qui ont institué un traitement raciste de ce fait migratoire. Si les citoyens roumains et bulgares qui arrivent en France et en Italie sont contraints de vivre dans des « bidonvilles », c’est bien parce qu’aucune autre solution ne leur est offerte dans ces deux pays. « Sous des baraquements de fortune sont venues s’agglutiner des familles en quête d’une improbable intégration. » C’est Le Monde qui le dit. En France, en effet, des discours présidentiels jusqu’aux éditoriaux du journal « de référence », il ne semble pas qu’on envisage une quelconque possibilité d’« intégration » pour les Roms…

« Le refus de voir cette réalité relèverait d’une insoutenable légèreté radicale-chic. » Ah bon ? Et la « légèreté » de l’éditorialiste, comment faut-il la qualifier ? « Chic », la une du Monde l’est plus que toute autre. Que ce journal prenne ainsi la défense d’une politique institutionnelle raciste – faut-il qualifier ceci de légèreté ? C’est malheureusement bien plus grave. Financé par le parti nazi, Le Monde en colporte, de façon en effet très chic, tous les poncifs, à longueur de colonnes, qu’il s’agisse du Rwanda ou de la question tsigane.

Servile jusqu’au bout, le journal du soir donne le dernier mot au même Lellouche qui demande que la politique française de répression des Roms soit coordonnée à l’échelle européenne. Il s’agirait de « mettre en œuvre » un « plan d’urgence » pour les Roms. « Avec une priorité : les aider d’abord sur place [en Roumanie et en Bulgarie] », explique Le Monde. L’idée qu’il faille faire quelque chose pour, non « les aider » là-bas, mais cesser de les persécuter ici, n’effleure bien sûr pas l’éditorialiste pro-gouvernemental. Il faudrait « mettre Bucarest et Sofia face à leurs responsabilités ». La France et l’Italie racistes par contre, non. Pas plus que Le Monde. Irresponsables jusqu’au bout.

Michel Sitbon, 12 septembre

PS (du lendemain, 13 septembre) On parle aujourd’hui des démêlées du Monde avec l’Élysée, au sujet de l’affaire Woerth. Un grand journal ne peut pas être que mauvais. Et la défense qu’il exprime de la liberté d’informer et de protéger ses sources est certainement opportune. Quant aux persécutions de la DCRI, elles l’honorent bien sûr. Pour le coup, le journal du soir peut légitimement sembler moins « pro-gouvernemental », ainsi qu’on  qualifie ci-dessus sa prise de position sur les Roms. Cela n’enlève rien à l’irresponsabilité de ses éditorialistes. Notons aujourd’hui aussi le peu de place que Libé accorde au scandale de la circulaire explicitement anti-roms d’Hortefeux, dénoncé par le Gisti et le PS (voir dans les archives sur ce blog contre la xénophobie).

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