contrelaxenophobie

Les yeux de Rita, par Isabelle Ligner

In Uncategorized on septembre 1, 2014 at 15:28

Sombres et lumineux à la fois. Profondément humains. Passant de l’expression de la plus farouche volonté à celle de la plus grande fragilité. Les yeux de Rita sont le reflet d’une femme exceptionnelle, qui a survécu à l’un des chapitres les plus noirs du nazisme: la stérilisation forcée des tsiganes et l’expérimentation médicale sur des « cobayes humains », dont beaucoup d’enfants tsiganes.

Rita Prigmore et Raymond Gurême, deux survivants du génocide des tsiganes qui se sont rencontrés à l'occasion du rassemblement de Cracovie. photo Isabelle Ligner

 

Du 30 juillet au 3 août, Rita Prigmore est venue témoigner auprès de centaines de jeunes Roms et non-Roms réunis à Cracovie (sud de la Pologne) par le réseau Rom TernYpe à l’occasion des 70 ans de la liquidation du « camp des familles » tsiganes d’Auschwitz-Birkenau. « J’ai pardonné mais je ne veux pas oublier », explique-t-elle. « Je souhaite aujourd’hui transmettre mon histoire aux jeunes pour qu’ils comprennent ce qui s’est passé sous le nazisme et soient ainsi plus à même de lutter contre la xénophobie actuelle à l’égard des Roms et des étrangers en Europe ».
Les parents de Rita étaient des artistes de familles Sinti. A 16 ans, sa mère, Theresia Seible Winterstein, née en 1921 à Mannheim (Allemagne), devint danseuse et chanteuse dans un orchestre romani. En se produisant au théâtre public de Würzburg (120 km au sud-est de Francfort), où elle mit notamment sa beauté et son talent au service du rôle de Carmen, elle rencontra en 1940 un violoniste qui fit battre son coeur: Gabriel Reinhardt, né en 1913 et qui avait déjà deux enfants d’un premier mariage.
Mais en 1941, Theresia et Gabriel se voient retirer la permission de jouer au théâtre. Parce qu’ils sont tsiganes et considérés comme faisant partie d’une « race inférieure » par les Nazis.
Peu après Theresia et plusieurs membres de sa famille, que les Nazis ont désignés comme faisant partie des « sang-mêlés », sont convoqués au siège de la Gestapo. Un terrible « choix » leur est imposé: accepter d’être stérilisés ou être déportés. Theresia signe mais cherche à tomber enceinte avant l’abominable convocation. A l’été 1942, les Nazis découvrent qu’elle attend des jumelles. La jeune femme est autorisée à poursuivre sa grossesse à condition de livrer immédiatement les nouveaux-nés aux autorités nazies. Elle est constamment surveillée et des médecins nazis ainsi que des militaires et des membres de la police criminelle, la sinistre Kapo, assistent à la naissance le 3 mars 1943. Une naissance qui comble la folle fascination des nazis pour les jumeaux.
Dès qu’elles voient le jour, Rita et Rolanda sont arrachées à leur mère qui n’est pas même autorisée à les voir ou à les prendre dans ses bras. Les bébés sont pris en charge à la clinique de l’Université de Würzburg, dans le service du Dr Werner Heyde, professeur de neurologie et psychiatrie, disciple de Josej Mengele, adepte des expérimentations barbares sur des humains dans le cadre de l’eugénisme et du programme d’euthanasie nazis.
En 1943, plusieurs membres de la famille de Theresia sont déportés à Auschwitz-Birkenau (Pologne), notamment son petit frère Otto Winterstein et son oncle Fritz Spindler, qui survivront. Onze membres de la famille Winterstein disparaîtront en revanche dans ce camp symbole d’une extermination nazie menée de manière industrielle.
Un mois et demi après la naissance, Theresia et Gabriel reçoivent un ordre de déportation. Theresia se précipite à la clinique, où elle rentre de force pour voir ses filles. Elle découvre le cadavre de Rolanda abandonné dans une pièce, avec des plaies à la tête. Terrorisée, elle saisit sa seconde fille, qui porte également un bandage à la tête, et s’enfuit avec l’aide de ses parents Papo et Joséphine. La jeune mère comprend alors que ses filles ont subi d’immondes expérimentations médicales, notamment au cerveau. Elle apprendra plus tard que, dans leur folie raciste, les Nazis ont notamment cherché  à changer la couleur des yeux des fillettes, pour les rendre bleus, en pratiquant des incisions et des injections dans le crâne et autour de la cornée. Rolanda a succombé à ces tortures.
Une semaine après avoir découvert sa fille morte, Theresia est stérilisée de force. « Chez moi, dans une petite boîte, j’ai le récit détaillé de sa stérilisation écrit à la main par ma mère d’une petite écriture serrée. Ce qui lui a été fait à elle, le vide qu’elle a ressenti, mais aussi les cris des femmes stérilisées sans anesthésie avant et après elle », raconte Rita, les yeux plongés dans l’abîme de cet anéantissement.
Reprise à sa mère, Rita survivra aux expérimentations nazies jusqu’en avril 1944, date à laquelle elle est remise à Theresia. Le couple que cette dernière forme avec Gabriel ne survivra pas à la lourdeur de leur histoire. En 1946, le musicien rejoindra sa première femme et Rita ne le reverra qu’en 1959.
En 1962, Theresia se marie avec un soldat américain. De son côté, Rita souffre de nombreux problèmes de santé, maux de tête, pertes de conscience qui l’obligent notamment à abandonner ses études.
Rita se marie à 21 ans, également avec un soldat américain, dont elle aura deux enfants, George et Sherry. La famille part vivre aux Etats-Unis dans les années 1970. En 1973, Rita perd conscience alors qu’elle était au volant de sa voiture. Elle est hospitalisée. « Ce n’est qu’à ce moment là, 40 ans après ma naissance, que ma mère m’a révélé, par téléphone, toute mon histoire. J’ai enfin compris d’où venaient mes problèmes de santé ».
Le couple de Rita se déchire et elle décide en 1981 de rentrer en Allemagne, où sa mère a entamé un combat pour la défense des droits des femmes Sinti. L’indemnisation demandée par Rita ne sera accordée qu’en 1988 après des années de lutte et d’innombrables examens médicaux.
Les témoignages de Theresia et de Rita ont été recueillis au mémorial de l’Holocauste de Washington et en 2008, l’année de la mort de Theresia, un livre est paru en Allemagne sur leur histoire – « Dieselben Augen, dieselbe Seele » (Les mêmes yeux, la même âme) de Roland Flade. Rita cherche aujourd’hui à publier son histoire dans d’autres langues, notamment en anglais afin que ses petits-fils, vivant aux Etats-Unis, puissent la lire. Etrangement les éditeurs et les traducteurs ne se bousculent pas.
Depuis 2012, cette survivante soutenue par la communauté catholique internationale Sant’Egidio, spécialisée dans le travail social et les initiatives de paix, témoigne sans relâche auprès des jeunes européens Roms et non-Roms.
Lors du rassemblement de Cracovie, elle a raconté son histoire à plusieurs reprises devant des jeunes, terminant ses interventions en montrant des radios de sa tête et des photos de ses parents, notamment de sa mère, dont elle a hérité la beauté et la volonté, quoi qu’elle en dise.
Elle a rencontré avec émotion d’autres survivants de la persécution des tsiganes pendant la Seconde guerre mondiale, Raymond Gurême, âgé de 89 ans, interné adolescent dans plusieurs camps en France et en Allemagne et Jozsef Forgacs, Rom de Hongrie âgé de 80 ans, interné puis déporté à plusieurs reprises. « Pour moi les yeux sont la fenêtre de l’âme », a-t-elle expliqué. « Et je vois dans leurs yeux que ce sont des êtres remarquables, tout comme j’ai rencontré ici des jeunes qui me donnent de l’espoir dans un monde qui parait souvent désespérant ».
Rita, Jozsef et Raymond ont parcouru côte à côte, en se soutenant mutuellement, le vaste camp de Birkenau jusqu’au mémorial tsigane le 2 août dernier, 70 ans après l’élimination de quelque 3.000 tsiganes par les nazis.

Ce jour-là les yeux de Rita étaient humides et quelque chose au plus profond d’elle-même semblait vaciller. Elle était perdue dans ses pensées à des années lumières de la pesante cérémonie officielle qu’elle subit avec élégance. Et ce alors qu’aucun des cravatés présents n’eut même la présence d’esprit de lui laisser une chaise et une place à l’ombre bien que le soleil soit écrasant.
Souvent, même lorsqu’elle rit ou plaisante ou s’indigne, les yeux de Rita semblent ailleurs, dans un espace indéfini où elle peut enfin rejoindre une mère révérée et Rolanda, sa jumelle assassinée.

Isabelle Ligner/ Les dépêches tsiganes

 

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